Découvrir le vignoble et l’histoire viticole de Lavaux et du Chablais vaudois
La visite des vignes constitue le cœur historique et l’activité fondatrice de la Confrérie des Vignerons. Bien avant le spectacle de la Fête, c’est dans les parchets que s’inscrit, depuis des siècles, sa mission essentielle : reconnaître, encourager et transmettre l’excellence du travail viticole dans les régions de Lavaux et du Chablais vaudois. Cette pratique vivante, inscrite dans la durée, participe pleinement à la valeur patrimoniale qui a conduit à l’inscription de la Fête des Vignerons au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.
Lors de ses voyages à travers les vignobles européens au 19e siècle, l’agronome Jules Guyot est frappé par la qualité exceptionnelle du travail en Lavaux. Il note avec admiration que « rien n’est mieux planté, dressé, échalassé, aligné, épampré, rogné, labouré, sarclé et fumé qu’une vigne suisse au bord du Léman » (Étude des vignobles de France, Paris, 1862).
Derrière ces mots, des générations de vigneronnes et vignerons attentifs à chaque geste, à chaque détail – une exigence que la Confrérie des Vignerons perpétue encore aujourd’hui à travers ses visites et ses évaluations.
Aujourd’hui, la Confrérie visite quelque 288 hectares de vignes, de Pully à Lavey. Les parcelles inscrites à la visite appartiennent à des collectivités publiques, des hoiries ou des propriétaires privés. Elles sont identifiées par un piquet blanc numéroté, signe discret mais emblématique de leur appartenance à cette tradition. En sollicitant la visite, les propriétaires s’inscrivent dans une démarche volontaire de qualité et de transmission.
Les observations sont menées par des expertes et des experts mandatés par la Confrérie, tous vigneronnes et vignerons professionnels. Nommés par le Conseil, ils appliquent des « Directions des visites des vignes » régulièrement mises à jour, garantes d’une évaluation à la fois rigoureuse, cohérente et respectueuse des pratiques contemporaines. Elles rappellent notamment que le vigneron ou la vigneronne cultive la vigne dans une recherche constante d’équilibre : préserver le sol, assurer la pérennité des ceps et viser des récoltes de qualité, année après année.
Les trois visites annuelles
Trois visites rythment l’année viticole : au printemps, l’évaluation de la taille et les remplacements ; en été, l’attention portée aux soins et à la protection du vignoble ; à l’automne, l’appréciation de l’entretien du sol et de la maîtrise de la récolte. À chaque étape, les notes sont transmises aux vignerons-tâcherons et aux propriétaires, dans un esprit de dialogue, d’information et de progression.
Tous les trois ans, ces évaluations donnent lieu à un classement célébré lors de la Triennale (mettre un renvoi) cérémonie au cours de laquelle les meilleurs vigneronnes et vignerons-tâcherons sont distingués. La Fête des Vignerons, organisée une fois par génération, prolonge et magnifie ce processus : elle en est l’expression la plus visible et la plus spectaculaire, une « super-Triennale » où l’excellence est reconnue sur plusieurs années.
Ainsi, derrière la Fête, se déploie un patient travail d’observation, de transmission et de reconnaissance – une tradition vivante, profondément enracinée dans le paysage et dans celles et ceux qui le façonnent.
Le contrôle du travail bien fait
À l’origine, l’Abbaye de l’Agriculture de Vevey, qu’on appelle aujourd’hui Confrérie des Vignerons, était une société de propriétaires terriens qui avait pour mission de surveiller la qualité des travaux viticoles dans les vignes entourant la ville. Ce territoire, alors presque entièrement planté, s’étendait de Corseaux à La Tour-de-Peilz et de Corsier à Saint-Légier.
Chaque année, des « visiteurs » parcouraient les parchets pour relever les défauts : ceps mal entretenus, murs dégradés, cultures inadaptées. Les archives témoignent de cette exigence précoce. En 1736, un rapport mentionne des vignes « si mal travaillées qu’elles semblent plutôt à des prés qu’à des vignes », illustrant une attention déjà fine portée à la qualité du travail.
Longtemps fondée sur la transmission des gestes, la viticulture évolue au 19ᵉ siècle sous l’effet conjugué des maladies qui mettent à mal les parcelles et des crises économiques. Vevey se transforme, s’urbanise et s’industrialise et voit ses vignes disparaitre inexorablement.
En 1927, à la suite de la demande de plusieurs propriétaires, la Confrérie des Vignerons accepte d’étendre son territoire historique de visite – soit Vevey et ses environs immédiats – de Cully à Aigle. Afin de couvrir cette vaste zone couvant les vignobles de Lavaux et du Chablais vaudois, elle institue la Commission des vignes, organe chargé de structurer et de pérenniser cette mission essentielle.
Aujourd’hui, cette activité fondatrice demeure au cœur de l’engagement de la Confrérie. Sept expertes et experts, tous vigneronnes et vignerons professionnels mandatés par le Conseil, parcourent chaque année le vignoble pour évaluer plus de 640 parcelles – identifiées par les emblématiques piquets blancs – représentant environ 288 hectares de vignes, qui s’étendent désormais de Pully à Lavey, aux portes du Valais. Ces visites, effectuées trois fois par an, permettent un suivi attentif des pratiques culturales et témoignent d’un lien constant entre tradition, exigence de qualité et transmission des savoir-faire.
Au-delà de son rôle d’observation et de reconnaissance, la Confrérie s’inscrit également dans une démarche active en faveur de l’innovation viticole. Elle a ainsi mis à disposition une parcelle de son domaine de la Doges, à La Tour-de-Peilz, pour des essais conduits en collaboration avec les instances cantonales compétentes. Ces expérimentations – qui portaient notamment sur les cépages, les modes de conduite ou les pratiques culturales – contribuent à accompagner l’évolution du vignoble tout en respectant son identité.
Par cette double action, à la fois ancrée dans la tradition et ouverte sur l’avenir, la Confrérie des Vignerons poursuit sa mission : valoriser un savoir-faire vivant et accompagner, génération après génération, celles et ceux qui façonnent le paysage viticole.